La formation des instituteurs 4 astuces pour une véritable professionnalité

Tant dans ses contenus que dans ses structures, la formation des instituteurs supposerait une recherche spécifique d’une tout autre ampleur. On croit que toute formation professionnelle des éducateurs en général, et des maîtres en particulier, quelles que soient ses structures et ses méthodes, quels que soient les contenus académiques et scientifiques qu’elle peut proposer, doit être en quelque sorte tramée par la formation du jugement pédagogique. Nous sommes convaincus qu’il ne s’agit pas nécessairement d’ajouter de nouvelles matières à celles qui sont déjà utilisées et enseignées. Mais bien de les envisager autrement dans une perspective différente qui place le moment pédagogique comme organisateur central de la formation.

Quatre astuces sont nécessaires dans cette formation, même si présentées dans cet article de manière linéaire; elles doivent en réalité être en permanence en interaction et traverser aussi bien l’ensemble des informations dispensées que l’ensemble des dispositifs de formation. Quatre astuces dont l’articulation permet l’accès à une véritable professionnalité qui ne se réduit ni à une accumulation de savoirs académiques et pédagogiques, ni à une juxtaposition de compétences techniques.

formation des instituteurs maternelle
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Le moment où l’enseignant accepte la résistance de l’autre

La première astuce concerne le moment pédagogique. C’est ce moment où l’enseignant accepte d’entendre la résistance de l’autre, de suspendre, un instant, sa logique d’enseignement et l’exposé encyclopédique de son savoir pour accepter que l’autre, en face de lui, ne comprenne pas, ne désire pas, ne décide pas d’apprendre ce qu’on lui demande, quand on le lui demande. C’est l’instant où l’éducateur reconnaît le fait que la réalité ne le comble pas. Mais que, pour autant, il n’est ni condamné à la culpabilisation (Je suis mauvais); ni acculé à l’exclusion (C’est l’autre qui est mauvais). Il y a là, dans l’acceptation de ce moment, une condition fondatrice de l’entrée en pédagogie. Une condition qui fait appel à ce que nous voudrions identifier, en dépit des connotations péjoratives de ce terme, comme de la compassion.

Il nous semble que la compassion est essentielle; qu’elle est au cœur de ce qui nous rend les uns aux autres compatibles, capables de partage, intelligents de la souffrance ou de la difficulté de l’autre; inventeurs de ce qui nous donnera une chance de nous rencontrer. En ce sens, la compassion est bien au centre du romanesque en ce qu’il porte une des expressions les plus fortes de l’humain.

On est ainsi en droit de se demander pourquoi on a écarté systématiquement l’approche littéraire dans la formation des instituteurs; au point de cantonner les professeurs de français des écoles normales dans la grammaire de texte ou la didactique de la lecture. On est également en droit de s’interroger sur ce qui a été perdu ici, et en particulier sur cet abandon de l’expérience de la singularité éducative que seule l’approche littéraire peut nous livrer. Abandonnée aux philosophes, la réflexion sur l’éducation gagne en rigueur mais perd en épaisseur humaine et en qualité d’implication.

La mémoire pédagogique de l’enseignant

La deuxième astuce concerne la mémoire pédagogique de l’enseignant; ou les données qui permettent de saisir les savoirs que mobilise l’enseignant pour exercer son métier. Il s’agit de mettre à jour et de valider le savoir d’expérience des enseignants pour ne pas le confiner au domaine particulier de la pratique individuelle. Mais qu’il puisse servir en tant que réservoir public de connaissances. En raison du dépaysement qu’impose la prise en compte de figures lointaines et largement mythiques; l’enseignant n’est pas en mesure d’appliquer directement dans sa classe les propositions faites par les pédagogues.

En revanche, il est invité à habiter en quelque sorte les situations pédagogiques présentées; à s’inscrire mentalement dans cet univers, à comprendre les contraintes et les ressources dont elles disposaient et à faire œuvre de pédagogie. Intellectuellement d’abord, pour suivre le chemin qui a permis d’aboutir aux propositions qui sont faites. Pratiquement ensuite, quand lui-même, fort de cette expérience, pourra, à son tour, faire œuvre pédagogique tout en se faisant œuvre de lui-même.

Ainsi, l’étude des grands pédagogues n’apporte jamais de solutions toutes prêtes à des situations nouvelles. Elle permet d’entrer dans la complexité des choses éducatives; et de cheminer un instant avec des maîtres que l’on ne peut espérer imiter dans leurs comportements quotidiens tant ceux-ci paraissent lointains et, le plus souvent, inaccessibles. Mais qui, en dépit ou à cause de leurs excès de langage, de leurs polémiques, de leurs simplifications et de leurs omissions, m’entraînent à penser pédagogiquement. Entrer dans leur monde à travers leurs écrits, en comprendre la logique, en saisir les contradictions et les limites; c’est bien plus que se constituer un réservoir de données, c’est véritablement se construire une mémoire vivante.

Le prélèvement d’indices, 3ème astuce de la formation des instituteurs

La troisième astuce concerne le prélèvement d’indices. En réalité, il s’agit là d’un entraînement à cette vigilance qui nous permet de saisir des correspondances entre ce que nous tenons en mémoire; et ce que nous sommes amenés à vivre. Même si les situations pédagogiques peuvent être modélisées; il n’est jamais sûr, en raison de l’irréversibilité du temps, comme du caractère insaisissable des intentions des personnes impliquées; que l’on puisse projeter une solution en ayant la certitude de répondre à la complexité de la situation.

On peut, certes, disposer de quelques habitus qui se sont avérés parfois efficaces, entrevoir des rapprochements avec des situations prototypiques étudiées en formation ou rencontrées dans des lectures. Mais a-t-on, pour autant, la certitude que les choses vont se dérouler selon un scénario implacablement prévu à l’avance?


Ainsi vaut-il mieux prendre le risque de la perplexité et celui des associations libres. Se laisser guider par des proximités étranges, des analogies ou des métaphores. Car la métaphore est bien, ici, un outil de travail essentiel. Ce n’est pas un hasard si elle sature autant le discours pédagogique. La métaphore, en effet, est un outil de travail constant sur la ressemblance et la différence.

La situation que je vis peut être formellement semblable à celle que j’ai étudiée, pourtant, elle peut m’apparaître incompatible avec ma disposition du moment. En revanche, une situation peut être différente de ce que j’ai connu et, pourtant, me laisser entrevoir un élément ténu qui me permet de me saisir de quelque chose et de faire fonctionner une correspondance par laquelle je me mets en jeu. Car c’est bien d’enjeu qu’il s’agit. C’est sur ces enjeux que doit porter ma vigilance. Enjeux pour moi-même, enjeux pour notre histoire commune, enjeux pour que notre aventure éducative puisse se poursuivre.

formation des instituteurs
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Enfin, cultiver le désir de chercher lors de la formation des instituteurs

La quatrième astuce concerne ce qui permet de nouer ensemble les astuces précédentes. Il s’agit ici de restaurer une unité dans une intentionnalité qui associe une décision éthique; la correspondance possible entre une mémoire et une situation, une décision, enfin, de passer à l’acte. Or, cette unité ne va pas de soi. Le moment pédagogique peut tétaniser l’éducateur, la peur peut le paralyser et le condamner à l’immobilité. Sa mémoire peut se gonfler jusqu’à l’encombrer et sa vigilance être tellement en éveil qu’elle anéantit en lui toute possibilité d’isoler un événement auquel s’accrocher pour tenter quelque chose.

C’est pourquoi il est si important de circonscrire l’activité pédagogique dans une circularité narrative. Et que décrit admirablement Mireille Cifali : « Partir de ce qui est arrivé. S’extraire d’une situation, l’exposer, la parler, la partager sans crainte; et, dès lors, entrevoir ce qui a été gommé ou qui fut trop centré. Abdiquer sa toute-puissance et laisser tomber le masque d’une idéalité. Avancer dans l’incompréhension, égrener l’angoisse et l’incertain. Désigner la limite. Observer, décrire, ne pas demeurer extérieur et mesurer sa propre dimension. Comprendre un peu, accepter la part qui reste incompréhensible. Formuler des questions. Consentir à se perdre, puis avec le temps, construire des repères. Cultiver le désir de chercher et, du même coup, se former ».

Ainsi le récit oral ou l’écriture viennent-ils supporter l’intentionnalité pédagogique. Et nouer, en un moment infiniment précieux, l’ensemble des dimensions du projet d’éduquer. Il s’agit alors de « rendre compte » lors de la formation des instituteurs. Rendre compte pour retrouver cette forme de présence à soi-même, de manière d’habiter sa propre histoire; et de construire, faute de toujours pouvoir la tenir, sa propre parole.

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