Les problèmes affectifs liés à la découverte des organes génitaux

Aux alentours de trois ans, l’enfant fait la découverte de ses organes génitaux. Cette découverte est lourde de conséquences psychologiques et génératrice de problèmes affectifs. D’après les freudiens, c’est à ce niveau que se situent les profondes jouissances sensuelles, et les émois rattachés acquièrent une coloration plus spécifiquement sexuelle à laquelle n’échappent pas les sentiments de l’enfant pour l’adulte. Plus simplement, on peut dire qu’une composante plus sexuée intervient maintenant dans la relation affective entre l’enfant et l’adulte. Par conséquent, un attrait plus marqué pour le parent du sexe opposé va se faire jour.

La découverte par l’enfant de ses organes génitaux lui pose de surcroît l’inévitable question des différences anatomiques entre les sexes et de son appartenance à l’un ou à l’autre d’entre eux, question qui sous-tend elle-même celle, si capitale pour lui, du rôle que chaque sexe joue dans notre société, et de son activité spécifique. Bref, il s’agit à la fois de savoir pourquoi il y a cette différence. Donc, vu le sens du pourquoi enfantin, à quoi elle sert pour se situer soi-même comme étant du côté des papas ou du côté des mamans.

Curiosité réelle et légitime envers les « choses sexuelles »

Nous ne nous attarderons pas aux « pourquoi » ni aux « comment » que pose nécessairement l’enfant en rapport avec ce domaine sexuel toujours chargé de tabous. Mais, il importe pourtant de souligner que ces questions sont inévitables entre trois et cinq ans. Elles n’ont en elles-mêmes rien de plus coupable que toutes les autres. Par contre, le fait de les lui faire apparaître telles, par nos réactions indignées ou gênées, est de nature à fausser irrémédiablement la perspective que l’enfant aura de ces choses. Sa curiosité est après tout réelle et légitime.

L’expérience montre que là où la simple question de l’enfant reste sans une réponse également simple, il s’en construira volontiers une, compliquée, fausse et souvent terrifiante. Cette réponse le préoccupera infiniment plus que la vérité reçue de la bouche de ses parents. La curiosité malsaine des choses sexuelles n’a jamais son origine dans une certitude claire. Mais au contraire dans l’ignorance anxieuse de ce que l’on pressent plus ou moins obscurément. Enfin, il y a de très bonnes raisons de penser qu’on n’a jamais favorisé le développement affectif de l’enfant en lui apprenant qu’il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder avec ses parents. Ni son développement intellectuel en lui apprenant dès son plus jeune âge que le désir de savoir est coupable !

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La perception des différences anatomiques cause des problèmes affectifs

La perception des différences anatomiques pose à l’enfant plus de problèmes affectifs qu’on ne le croit. Elle porte un coup sérieux à son égocentrisme et à sa croyance implicite que tout le monde est comme lui. À présent, il y a dans son entourage immédiat, parmi ces personnes familières, des êtres qui ne sont pas conformes comme lui. Le garçon fait la découverte troublante et décevante des différences qui le séparent de cette mère avec laquelle il s’est longtemps confondu. Ces différences incitent à une affirmation de soi à la fois inquisitive et agressive. Mais en même temps elles soulignent l’infériorité du petit mâle devant la maturité physique de sa mère. Simultanément, le garçon se découvre du même bord que son père, parmi les « nantis ». Mais cette ressemblance même met surtout en évidence sa petitesse et son insignifiance.

Chez la fillette les conséquences sont évidemment différentes. La mère confirme en outre son infériorité par les attributs de sa maturité féminine. Le père par contre est l’être prestigieux dès lors centre de son intérêt et de son admiration un peu craintive. À présent, il devient un personnage tout à fait central. Pour le garçon comme pour la fille il devient objet d’admiration, d’envie et d’identification ; l’un et l’autre voudraient avoir sa puissance et sa complétude.

Toutefois chez la fille ce sentiment se nuance de désir et elle lui fera des avances aussi sincères qu’ingénues. Alors que chez le garçon il se nuance de crainte et d’émulation. Ce père est infiniment plus puissant que moi, mais je deviendrai comme lui ! Voilà le garçon axé sur sa masculinité en désirant « être comme papa », et la fille axée sur sa féminité en désirant « avoir papa ».

L’intensité « gênante » des liens affectifs qui unissent les parents

Mais simultanément et parallèlement il se passe encore autre chose. Tout au long des stades précédents, l’enfant s’attachait toujours plus à sa mère, à mesure qu’elle lui apparaît davantage comme extérieure à lui. Son indépendance croissante, en tout cas à partir de la troisième année, l’amène de plus en plus à envisager que sa mère a une existence propre dont il n’est pas le centre et dans laquelle ce père prestigieux joue précisément un rôle primordial.

L’enfant aperçoit mieux l’intensité des liens affectifs qui unissent ses parents. Lorsqu’ils s’embrassent devant lui, il arrive qu’il se jette entre eux comme s’il voulait à la fois partager leur intimité et les séparer. Dans l’absolutisme de ses sentiments, partager sa mère équivaut à la perdre. Par conséquent, à perdre sa sécurité et à se perdre. À l’égard de la relation mère-enfant, si fusionnelle naguère mais encore si totale, le père fait figure de troisième. Il est perçu par l’enfant comme un gêneur, comme une menace pour sa sécurité. Entre trois et cinq ans environ, le petit va devoir assimiler cette réalité triangulaire. Il va vivre ce premier conflit d’amour qui l’amènera à aimer sa mère sans pour autant se confondre avec elle.

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Le père, le rival aimé du garçon

Le garçon voudrait avoir sa mère tout à lui. Il la couvre de ses marques de tendresse et se comporte à son égard comme un petit mâle entreprenant. Dans cette conjoncture, le père est évidemment le gêneur, le rival qu’il faudrait supprimer. Mais ce rival, obstacle à l’amour du garçon, est en même temps aimé, admiré, et craint. Aussi l’agressivité qu’on éprouve à son égard est-elle nécessairement ressentie comme coupable. Surtout comme mettant en péril la sécurité de l’enfant par les réactions qu’elle pourrait susciter.

D’autre part, cette mère qui ne se donne jamais tout à fait, qui de surcroît éduque, exige et gronde tout au moins parfois. Devant laquelle enfin l’enfant ne sent que trop bien son infériorité physique. Elle n’est pas absolument satisfaisante, elle est même frustrante à plus d’un égard. Le petit garçon ressemble un peu à un amant éconduit. Il ne connaît pas un amour heureux, un bonheur sans mélange. Son comportement, ses difficultés de conduite nous en donnent souvent la preuve.

La fille perçoit l’importance du père aux yeux de sa maman

Tout comme le garçon, la fille commence nécessairement par être centrée sur sa mère. Mais il est manifeste qu’au cours de la quatrième année son attachement et son intérêt s’orientent davantage vers le père. Probablement surtout dans la mesure où elle perçoit l’importance de celui-ci aux yeux de la mère. Ce changement d’orientation ne peut faire aucun doute : « C’est pas juste, disait à son père une fillette de cinq ans : tu dors toujours avec maman et jamais avec moi ! ».

On voit alors la fillette se comporter envers son père en amoureuse, coquette et séductrice. Pour elle la mère devient la rivale, celle qui a le père. Rivale aussi puissante et redoutable que le père l’est pour le fils. Mais sans doute plus gênante et frustrante, puisque c’est surtout la mère qui éduque et qui est constamment avec la fille. Ici aussi, les tendances agressives à l’égard de la mère rivale et pourtant aimée, sont génératrices de culpabilité et d’angoisse.

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La réaction des parents accentue ou atténue les problèmes affectifs à ce stade

Telle serait la situation affective dans laquelle se débat l’enfant suite à la découverte des organes génitaux. Si l’accentuation de l’amour pour le parent de sexe opposé est en général très manifeste. La haine ou l’agressivité envers le parent de même sexe est parfois un peu moins, étant d’ailleurs moins tolérée.

Devant ce schéma, il ne faut pas oublier non plus que l’enfant n’est pas le seul acteur du drame. On perd un peu trop facilement de vue que les parents sont eux aussi des êtres sexués. Par conséquent ils réagissent différemment l’un et l’autre au sexe auquel appartient l’enfant. Ces réactions inconscientes seront volontiers rationalisées dans le cadre de prétendues idées pédagogiques. Tel père plein d’une tendre inclination pour sa fille à qui il laissera faire n’importe quoi. Il sera par exemple porté à traiter durement son fils-rival et à se montrer sévère à son égard « pour en faire un homme », suscitant ainsi l’agressivité et renforçant la culpabilité de l’enfant qui risque bien de devenir un résigné. Telle mère acceptant mal sa propre féminité ne l’acceptera pas davantage chez sa fille. Elle en fera un « garçon manqué » sous prétexte que les femmes faibles sont malheureuses.

Il est probablement peu d’autres moments dans l’histoire de l’enfant où la qualité du couple parental et l’équilibre affectif de chacun des partenaires ont une importance aussi capitale pour lui vu l’ampleur de ses problèmes affectifs. C’est à ce moment surtout qu’il importe d’avoir un père vraiment viril, une mère vraiment féminine, assez sûrs d’eux-mêmes l’un et l’autre pour accueillir avec la même chaude sérénité l’expression des sentiments tour à tour tendres ou hostiles de l’enfant, et capables de ne pas fixer maladroitement celui-ci dans son conflit en renforçant soit son agressivité, soit son attachement et, de toute façon, sa culpabilité anxieuse.

Comment l’enfant va-t-il se tirer de tous ces problèmes affectifs ?

Les auteurs ne sont à ce propos ni parfaitement unanimes, ni parfaitement clairs, mais une chose est certaine, c’est que l’individu vivant dans un cadre normal, avec des parents normaux, arrive plus ou moins bien à surmonter les problèmes affectifs à ce stade, et probablement de la manière suivante.

Pour le garçon, le père-rival qui a réussi et qui est, comme on l’aura noté, le transgresseur de ses propres interdictions, devient l’objet d’identification. Le père « ayant » la mère, il suffit au garçon de devenir le père pour « avoir » la mère. Ce qui n’a rien d’impossible étant donné le mode égocentrique de pensée à ce niveau. Étant celui qu’on veut supplanter, le père devient celui qu’on imite, le modèle et l’idéal.

Ce faisant le garçon se concilie intérieurement le rival qu’il redoutait et supprime la crainte qu’il en avait. En même temps il en adopte les exigences et les fait siennes. Par conséquent la relation avec la mère se modifie profondément. Le désir de fusion intégrale dont le père apparaissait comme l’interdicteur est réprimé. Le garçon aime la mère comme le père le permet, avec affection sans doute, mais sans possessivité outrancière, et en lui reconnaissant sa qualité d’être extérieur à lui. Ainsi garde-t-il sa maman sans supprimer son père.

Quant à la fillette, sa sécurité exige qu’elle conserve l’amour de sa mère qu’elle redoute de perdre en raison de son désir possessif de fusion avec le père. En s’assimilant à la mère, en se « rendant comme elle », elle pourra continuer à aimer son papa sans se sentir menacée dans sa sécurité par la rivale puissante dont elle a intériorisé les décrets.

En résumé…

L’enfant supprime-t-il la rivalité intolérable en s’identifiant au parent-rival dont il fait siennes les exigences et les attitudes. Ce parent-rival devient le modèle selon lequel on se règle. L’imitation du père par le fils et de la mère par la fille devient souvent flagrante. Elle n’est pas qu’extérieure. C’est désormais avec raison que l’on pourra dire «tel père, tel fils » et « telle mère, telle fille ».

Pour être complet, nous pouvons admettre que l’enfant fait aussi une certaine intériorisation de l’être aimé auquel il renonce, et qu’il se modèle d’après lui pour le retrouver en soi-même. L’enfant intériorise donc ses deux parents ou du moins l’image qu’il se fait d’eux : le parent-rival constituant son idéal, le parent de l’autre sexe devenant comme l’image et le modèle suivant lequel il choisira l’être extérieur auquel il s’attachera plus tard. Les exigences intériorisées du parent-rival, inhibant les désirs primitifs envers l’autre parent, amènent l’enfant à substituer à la fusion initiale une relation interpersonnelle, affectueuse, désormais libérée des puissantes et primitives tendances non acceptées par les parents. L’initiative propre à cet âge actif et intrusif pourra reprendre le pas sur la culpabilité et l’angoisse stérilisantes.

On voit bien encore une fois dans cette évolution toute l’importance des personnalités parentales dont l’attitude peut favoriser ou défavoriser les identifications et les détachements nécessaires. Voire même les rendre tout à fait impossibles. Aussi convient-il de souligner que tout ceci ne se passe pas au niveau du raisonnement, qui d’ailleurs n’existe pas encore. Mais bien à un niveau infra-conscient sous la puissante motivation que constitue le besoin de conservation de la sécurité, déclencheur des problèmes affectifs.

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