Quelles sont les raisons de la lecture ?

On ne peut définir un itinéraire sans préciser où l’on va. Curieusement, c’est une précision rarement donnée dans les manuels et méthodes en usage ; on y explique abondamment comment, presque jamais vers quoi. « Quels sont les raisons de la lecture ? », cette question représente une lacune qui n’est pas de bon augure, et, pour reprendre le joli mot de Mager, « quand on ne sait pas où l’on va, on risque d’arriver ailleurs ! ». C’est sans doute ce qui arrive en général puisque toute la bonne volonté des enseignants aboutit à 50 % d’échec, ce qui n’est assurément pas ce qu’ils visent ! Or, les recherches menées depuis de nombreuses années (certaines ont plus de cent ans !) remettent totalement en question l’image que nous avions de la lecture . Cette remise en question, nous pouvons l’effectuer rapidement avec un peu de bon sens en nous penchant simplement sur les situations de lecture que nous vivons.

petite fille lire

Quand et pourquoi lit-on ?

Deux raisons essentielles nous poussent à lire : pour trouver la réponse à des questions que l’on se pose, ou pour se distraire et passer un moment agréable. Dans les deux cas, lire apparaît comme un moyen d’autre chose, et non comme une activité en soi, ayant sa propre fin en elle-même. Lire est une activité finalisée, au service d’un projet qui la dépasse. On peut donc dire que savoir lire, c’est être capable de se servir d’un écrit pour mener à bien un projet, qu’il s’agisse d’actions à accomplir ou de loisirs à meubler. Ce qui permet d’affirmer que la lecture a été efficace, c’est la réalisation du projet qui l’avait provoqué. Cette réalisation du projet, c’est aussi ce que l’on appelle « comprendre ». Et l’on conçoit sans peine qu’il ne peut y avoir de lecture si cette compréhension n’apparaît pas. Savoir lire, c’est comprendre, et un enfant qui ne comprend pas ce qu’il lit n’a pas lu en réalité. Il serait absurde de dire qu’il lit sans comprendre : il ne lit pas du tout.

Mais alors, lire à haute voix et lire est-ce la même chose ?

Dans la vie, il nous arrive de lire à haute voix. Si on observe les raisons de cet acte, on s’aperçoit que c’est toujours pour répondre à une demande ou à un besoin manifesté par des partenaires qui n’ont pas le texte (ou qui ne peuvent le lire) et qui désirent en prendre connaissance. Il s’agit donc d’une communication orale d’un texte, ou plutôt de la lecture qui en a été faite : le lecteur, en effet, transmet surtout ses sentiments à l’égard du texte, son enthousiasme ou son indignation, et l’on sait bien que le texte n’a plus l’air d’être le même quand il est lu successivement par un partisan et par un adversaire des thèses qu’il présente. Lire à haute voix est donc une activité de transmission de la lecture, et ne peut être, de ce fait, une activité de lecture. Je ne peux, en même temps comprendre et transmettre ma compréhension, pas plus que je ne peux, au même moment, écrire une lettre et l’envoyer ! Confondre, comme on le fait depuis si longtemps, lecture et lecture à haute voix, c’est confondre l’acte de production et l’acte de transmission du produit.

La lecture à haute voix

La lecture à haute voix appartient donc à la maîtrise de l’oral et représente une discipline à part, prenant appui sur la lecture, mais extérieure à elle, qui doit faire l’objet d’un apprentissage spécifique, naturellement second par rapport à celui de la lecture. Il faut avoir lu pour pouvoir lire à haute voix, il faut savoir ce que l’on a compris et ce que l’on veut faire comprendre. Bref, il faut avoir un projet de communication orale et être capable de le réaliser, et c’est ce qu’il faut apprendre. Mais, bien entendu, un tel apprentissage n’a de sens que si l’apprenant sait déjà lire.

lecture à haute voix

Et si l’on demande de lire à haute voix à un enfant qui ne sait pas encore lire?

Bien entendu, il ne peut ni lire, puisqu’il ne sait pas encore le faire, ni transmettre sa lecture, puisqu’elle n’a pu avoir lieu ! En réalité, la seule solution pour lui, c’est de mettre en œuvre un mécanisme d’assemblage des lettres sans aucune nécessité de comprendre, et sans projet de communication. L’enfant prouve seulement qu’il a acquis le mécanisme, mais il ne lit pas. On peut même affirmer que ce n’est pas non plus de la lecture à haute voix, pour les raisons évoquées plus haut.

Les inconvénients de la lecture à haute voix

Les inconvénients d’une telle pratique apparaissent déjà clairement, mais il faut en ajouter un autre (et non négligeable) : cette activité mécanique précisément parce qu’elle est mécanique est très aisée pour l’enfant, qui va, de ce fait, y trouver plus de plaisir qu’à la recherche du sens, laquelle demande de la réflexion et ne se fait pas toute seule. Ainsi, cette activité, que l’on peut appeler « oralisation » ou « déchiffrage oralisé » va-t-elle tout simplement prendre la place de la lecture, et, pour les enfants qui vivent dans un milieu où la lecture n’existe pas ou peu, interdire presque complètement l’accès à la véritable lecture. On mesure ici l’extrême danger d’une telle activité scolaire. Et sa présence trop fréquente en classe porte à coup sûr une bonne part de responsabilité dans l’échec dénoncé plus haut pour plusieurs enseignants. On peut absolument donc dire que l’un des raisons de la lecture, c’est comprendre.

Mais, comprendre, qu’est-ce que cela veut dire ?

Les mots peuvent se charger de sens. En fait, trois niveaux de compréhension sont à considérer. Le 1er c’est le niveau du contenu visible représenté par les mots, les informations non verbales, comme les photos, les caractères, la mise en page qu’il s’agit de mettre en relation pour construire du sens. Le 2ème niveau c’est celui de la situation sociale où s’inscrit le message autrement dit les circonstances de sa production et les enjeux sociaux. Le dernier est le niveau du projet d’écriture de l’auteur c.-à-d. les raisons des choix de formulation, de présentation et tout le non-dit qui constitue les véritables enjeux de la communication.

Importance de la fonction sociale

Il faut aussi préciser que le premier niveau repéré est en réalité celui de la fonction sociale, C’est à partir de la fonction sociale que le contenu d’information en devient un. Et encore, à condition qu’il y ait chez le lecteur une attente ou un besoin. Ainsi, une phrase n’offre aucun intérêt pour Pierre s’il le sait déjà et, elle n’a aucun sens pour Paul s’il n’en a pas besoin. Une telle analyse permet d’affirmer que la compréhension ne peut être le résultat plus ou moins magique de l’assemblage des lettres. Comprendre est, au contraire, le résultat d’une construction dans laquelle entrent les savoirs antérieurs personnels du lecteur (La lecture sur Wikipédia ) .

L’enseignant se doit donc, un grand travail sur les compétences qui doit être présent dès les premiers apprentissages de l’enfant, dès ses premiers contacts avec l’écrit, faute de quoi l’enfant est trompé sur ce qu’on attend de lui. Et l’on a des raisons de penser que tromper un enfant est l’un des plus sûrs moyens de le conduire à l’échec.


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