Transmission héréditaire des potentialités intellectuelles et du caractère

Devant le petit enfant qui vient de naître, l’entourage attendri réagit généralement selon deux tendances divergentes. Les uns s’ingénient à trouver au nouveau venu quelque trait rappelant ses ascendants. Alors que les autres lui cherchent quelque caractéristique originale. Les uns sont sensibles à la continuité de la vie, à la continuation de ce qui a déjà été. Les autres sont plutôt impressionnés par ce que chaque existence humaine réalise de nouveau. Si pareilles réflexions sont naïves et banales, elles n’en soulignent pas moins une profonde vérité. A travers ce nouveau-né, quelque chose qui vient du passé va une fois de plus se déployer et se poursuivre. Et cependant cette continuation prendra un tour particulier, foncièrement imprévisible et nouveau. Nous savons bien, en effet, que l’enfant ressemblera à ceux qui l’ont précédé grâce à la transmission héréditaire. Mais, nous savons aussi qu’il sera « lui-même », c’est-à-dire différent.

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La notion de transmission héréditaire

L’aspect ressemblance, reproduction du pareil, est sans doute celui qui nous impressionne le plus. En fait, cette ressemblance, surtout physique, est souvent évidente au sein d’une même famille. Elle ne peut nous laisser indifférents. Elle constitue le signe matériel de notre propre continuité ou de celle d’êtres ayant un rôle important dans notre vie. Mais la phrase traditionnelle : « Il est tout son père » constitue en fait bien rarement une simple constatation. Elle implique en général tout un contenu affectif à valeur laudative ou critique. Ce contenu va commander dès l’abord toute notre attitude profonde à l’égard de l’enfant.

Mais de la ressemblance physique on infère volontiers la ressemblance psychologique, ce qui peut présenter un certain danger. Lorsqu’on dit d’une fillette : « elle tient cela de sa mère », on croit avoir tout dit de la caractéristique en question. Et notamment que le père n’y est pour rien. Mais, implicitement, on exprime surtout la croyance qu’on ne pourra rien changer à cette caractéristique. Le recours quelque peu fataliste à la notion de transmission héréditaire encourage à s’abstenir de tout effort d’éducation, de tout effort pour organiser le cadre dans lequel grandit l’enfant. Il constitue un redoutable oreiller de paresse psychologique.

La transmission héréditaire des traits comportementaux

Le public croit volontiers à la transmission héréditaire de toutes sortes de traits comportementaux. Qu’un enfant soit bien doué comme l’un de ses parents. Qu’il présente comme lui un goût prononcé pour le bricolage ou encore une tendance à la sournoiserie ou à l’humour. On déclare aussitôt que ce sont là des caractéristiques héréditaires. C’est l’explication la plus courante que l’on nous offre de nos particularités individuelles. Comme si nous n’étions jamais, en définitive, qu’une sorte de puzzle composé des traits de ceux qui nous ont précédés.

Mais le psychologue, lui, n’a pas autant de certitudes. On citera sans doute toujours la famille Bach avec ses quinze compositeurs de talent répartis sur cinq générations. Mais, s’il est vrai que certains travaux permettent d’admettre en effet l’idée d’hérédité du talent musical. Il n’en reste pas moins que voilà une famille où l’on faisait beaucoup de musique, et où les enfants y étaient sans doute encouragés et entraînés dès le plus jeune âge. L’initiation, la stimulation, l’imitation, la contrainte ont peut-être eu quelque part à ce foisonnement de talents.

En tout cas, malgré tout ce que la science moderne nous enseigne quant à l’hérédité de nombreux caractères physiques. Il faut bien reconnaître qu’en matière d’hérédité psychologique, nos connaissances ont des limites. Si l’on peut aisément disposer de plusieurs générations de mouches ou même de rats, et y réaliser toutes les sélections et tous les croisements imaginables, il est clair qu’il n’en va pas de même sur le plan humain. Sans doute connaît-on les lois de la transmission héréditaire de caractères tels que couleur des yeux, daltonisme, par exemple. Mais, on a bien moins en ce qui concerne les aptitudes psychologiques ou les traits caractériels qui nous intéressent ici.

une transmission héréditaire institutrice

Le caractère héréditaire des potentialités intellectuelles

D’innombrables recherches ont porté sur les ressemblances existant entre parents et enfants sur le plan de ce qu’il est convenu d’appeler l’intelligence générale. Elles paraissent indiquer que la capacité mentale générale est l’un des traits humains les plus héritables. En recourant à des épreuves d’intelligence qui permettent de comparer les résultats des parents à ceux des enfants. Et en opérant sur de grands échantillons, on s’aperçoit qu’il y a une forte ressemblance en qualité de rendement entre parents et enfants comme entre frères et sœurs. Cette ressemblance s’accentue encore beaucoup plus quand on compare le rendement de jumeaux univitellins, dont l’équipement héréditaire est identique. C’est là assurément un argument de poids en faveur du caractère héréditaire des potentialités intellectuelles.

Certains auteurs ont en outre établi que la ressemblance intellectuelle des enfants avec leurs parents se maintenait même après une période d’adoption prolongée dans un milieu familial différent. Mais, d’autres recherches soulignent l’apparition graduelle d’une parenté acquise par l’adoption. Le niveau intellectuel des enfants adoptés se rapprochant de celui des parents adoptifs. La corrélation existant entre les rendements des frères et sœurs diminuant progressivement lorsqu’ils sont élevés dans des milieux différents.

Concernant les influences du milieu social

Certes, on a mis en évidence depuis longtemps l’existence d’une relation entre l’intelligence des enfants et le niveau socio-économique des parents. On trouve plus d’enfants très bien doués dans les milieux socio-économiques favorisés que dans les milieux défavorisés. On peut assurément arguer d’un biais culturel et dire que les tests utilisés reflètent une certaine culture non adaptée aux enfants de milieux défavorisés. Ils sont donc inadéquats pour rendre compte de l’intelligence de ceux-ci. Si, en tant que groupe, les enfants issus de milieux socio-économiques favorisés se révèlent plus intelligents que les autres. C’est parce que leurs parents ont plus de facilités que ceux des milieux défavorisés à leur fournir un cadre éducatif riche en stimulations. Ce ne serait plus alors le facteur hérédité qui prévaudrait, mais bien les caractéristiques de l’entourage dans lequel l’enfant a grandi.

Quoi qu’il en soit, il semble bien, en gros, que l’enfant tende naturellement à atteindre le niveau intellectuel caractéristique du milieu dans lequel il se développe. Mais la part d’hérédité dans l’intelligence générale peut difficilement être mise en doute. Comme l’indique la plus haute corrélation entre jumeaux identiques. Si STODDARD affirme d’un côté que, dans les cas individuels, les mesures mentales prises sur les parents ne peuvent fournir d’indications valables sur les aptitudes des enfants. D’autres spécialistes de la question en sont arrivés à estimer par des calculs statistiques sur de grands groupes que les facteurs héréditaires interviennent pour 80 % dans le niveau intellectuel général. Et les influences du milieu n’intervenant que pour les 20 % restants.

La transmission héréditaire et la personnalité

Nous ne nous étendrons pas sur l’hérédité de certains traits pathologiques et de certains types de désordres mentaux parfaitement démontrée. Des résultats d’investigations caractérielles ont révélé de nettes ressemblances entre jumeaux univitellins. En ce qui concerne par exemple les tendances névrotiques, la tendance à l’introversion, la tendance dominatrice ou la suffisance, l’émotionnalité générale, l’orientation des intérêts, et même les associations d’idées. Mais on a aussi relevé entre jumeaux des différences très manifestes quant à d’autres traits caractériels. Notamment sous l’effet des événements de l’histoire individuelle de ces sujets, de leur séjour dans des milieux différents, de leurs conditions de santé. Des influences non héréditaires jouent certainement aussi un rôle qui n’est pas négligeable.

Bref dans le domaine de la personnalité, du caractère, nos informations sont encore beaucoup moins complètes que dans celui de l’intelligence, en raison même de la complexité du problème. La confusion résulte de la tendance à se contenter d’étiquettes purement descriptives empruntées au vocabulaire moral usuel. On perd ainsi de vue que des traits extérieurement semblables peuvent en réalité relever de mécanismes psychologiques différents. L’honnêteté qui se fonde sur la peur du gendarme n’a que les apparences en commun avec celle qui résulte du respect d’autrui.

En résumé

On n’hérite pas l’intelligence, la mémoire, l’humour, l’honnêteté ou le sens des affaires comme on hérite de ses parents un bijou ou un service de table. La transmission héréditaire ne concerne probablement pas des caractéristiques psychologiques « toutes faites » et bien circonscrites, comme on le pense souvent. Mais bien plutôt des éléments de sensibilité et de réactivité qui se combinent. Ils interagissent pour donner lieu à des caractéristiques comportementales déterminées. Encore faut-il que les circonstances de la vie offrent à ces configurations les formes comportementales dans lesquelles elles puissent se couler. Et qu’elles leur permettent de se manifester.

Selon les caractéristiques du milieu, certaines dispositions héréditaires, non seulement autorisées mais sollicitées et favorisées, pourront donc s’exprimer. Alors que d’autres dispositions, moins bien accueillies, ne se manifesteront que de manière embryonnaire ou, n’étant jamais sollicitées, resteront en quelque sorte latentes. Réciproquement, on peut dire que l’action du milieu n’est pas indépendante des dispositions héréditaires. Selon la présence ou l’absence de certaines d’entre elles, tel facteur du milieu aura une influence décisive sur l’organisation psychologique de l’individu. Ainsi peut-on comprendre qu’une même disposition héréditaire ait bien des chances de se manifester très différemment, au niveau comportemental, selon les époques, selon les milieux, et selon l’histoire des individus.

Bien loin de nier le rôle de l’hérédité sur le plan psychologique, comme certains tentaient de le faire. Les psychologues actuels semblent plutôt en reconnaître toute l’importance malgré la non évidence des modalités précises de son action. Notons en tout cas cette conclusion importante de NASH soulignant que, du fait de leur hérédité, les individus ne sont ni neutres, ni identiques à l’égard des multiples composantes du milieu. Notre hérédité contribue à déterminer ce qu’est le milieu pour chacun de nous.

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