Une éducation adaptée à la diversité des caractères

L’éducation doit adapter ses méthodes et ses procédés à la nature de chaque enfant. Cette nature doit être respectée et aidée. C’est le sens du mot admirable de Gide « Il faut suivre sa pente mais en montant». Ce serait trahir l’enfant si on le détourne de sa pente. Mais ce serait le trahir aussi de ne pas l’aider à monter. On doit respecter cette diversité des caractères chez de nos enfants pour mobiliser leur intelligence.

La diversité règne parmi les enfants

Il n’est pas possible d’éduquer les jeunes si l’on n’a pas une conscience claire et aigûe de leur diversité, car notre penchant naturel est de les imaginer tous pétris de la même pâte. Nous postulons que tous les enfants ont les mêmes besoins, les mêmes perspectives. Or, c’est un truisme que d’affirmer que la diversité règne parmi les enfants dans tous les domaines. L’éducateur doit donc chercher à voir chez ses élèves leurs dissemblances au moins autant que leurs ressemblances, à reconnaître en chacun d’eux un être unique.

Dans chaque classe, il faut admettre que chaque élève doit être traité aussi différemment que possible, selon ses moyens, son rythme, ses caractères, ses motifs valorisants d’action, et la reconnaissance des diverses formes d’intelligence, et non la seule intelligence abstractive. Nous commettons certainement un contre-sens lorsque nous assujettissons toutes les intelligences au même régime scolaire, alors que certaines d’entre elles, qui sont valables, ne peuvent s’adapter au régime pédagogique commun dont les autres, la majorité, réussirent à s’accommoder vaille que vaille.

Le caractère mobilise l’intelligence

Il y a des types d’intelligences qu’il serait souhaitable que parents et maîtres apprennent à reconnaître afin d’éviter ces fausses orientations qui sont si lamentables. Nous enregistrons de nombreux insuccès scolaires mais ce n’est pas par ce que nos enfants ne sont pas intelligents. Il serait plus vraisemblable de croire plutôt qu’ils ne parviennent pas à appliquer leur intelligence à ce qu’on leur enseigne, soit que cette intelligence n’est pas du type classique (ce qui ne veut pas dire qu’elle fasse défaut), soit qu’ils s’avèrent incapables de mobiliser cette intelligence et de la diriger en raison de leur caractère.

Il est vrai que l’intelligence et le caractère ne sont jamais séparés mais se recoupent à chaque instant. Le caractère est ce qui mobilise l’intelligence, et il ne sert à rien d’avoir une intelligence valable si une certaine volonté ne la mobilise et ne la dirige. Inversement, des enfants dont l’intelligence modeste est prise en main par une volonté et une conscience obstinées, obtiennent des résultats assez satisfaisants. Si l’on estime que les individus sont différents les uns des autres, cette diversité doit être étudiée par référence aux repères qu’apporte une bonne classification des caractères.

Classification des caractères en face des mêmes situations

René Le Senne, poursuivant les recherches de Heymans et Wiersma, dégage huit familles de comportements en se basant sur trois facteurs fondamentaux : l’émotivité, l’activité et le retentissement.

«Nous appelons émotif celui qui est troublé quand la plupart des individus ne le sont pas. Le non-émotif est, au contraire, celui qui est difficile à émouvoir».

L’activité «n’est pas le comportement de celui qui agit beaucoup, mais la disposition de celui qui agit facilement. L’actif agit de lui-même, l’impulsion semblant venir de lui-même et les choses n’étant que les occasions».

Le retentissement : «Toutes les impressions que nous subissons exercent sur nous pendant qu’elles sont effectivement présentes une action immédiate que nous pouvons appeler leur fonction primaire. Mais lorsqu’elles ont disparu du champ de la conscience claire, elles continuent à retentir en nous et à influencer notre manière d’agir et de penser. C’est cette action prolongée qui est leur fonction secondaire».

Un inactif-émotif «peut agir beaucoup si le but à atteindre l’intéresse, mais toute activité exige de lui un effort».

Les «primaires» réalisent et réagissent vite. Dans la classe, à peine la question est-elle posée qu’ils lèvent la main. Leur réponse est un pur réflexe, à l’opposé du secondaire qui réalise lentement mais «rumine» longuement ses représentations. Le «primaire» adhère au présent. Il vit dans le présent. Le «secondaire» est plus ou moins détaché de l’actuel et de son entourage.

Ainsi à partir des trois propriétés fondamentales : Emotivité (E), Activité (A) et Retentissement (primarité ou secondarité P ou S) la caractérologie d’ Heymans et Wierma diffusée en France par Le Senne distingue huit types de caractères qui sont : passionné (EAS) colérique (EAP) sentimental (EnAS) nerveux (EnAP) flegmatique ( nEAS) sanguin (nEAP) apathique (nEAP) amorphe (nEnAP).

Il ne s’agit pas de classement inéluctable des caractères

Il est évident que les caractères ne se classent pas inéluctablement dans l’un des huit types caractériels que distingue cette classification. Bien plus nombreux sont ceux qui se situent dans les intervalles, à plus ou moins grande distance des types-repères. Par exemple, il existe certainement beaucoup plus de caractères entre le «nerveux» et le «sentimental», à plus ou moins longue distance de l’un ou de l’autre, qu’il n’est de «nerveux» ou de «sentimentaux» purs. Il ne peut être question ici de passer en revue les différents types caractériels et encore moins les caractères situés dans les entre-deux. Pareille entreprise serait trop longue et de toutes façons incomplète. C’est pourquoi nous nous bornerons à prendre deux types caractériels assez différents l’un de l’autre afin que l’exposé, bien que partiel, soit cependant assez clair. Il s’agira donc des caractères du «nerveux» et du «sentimental».

Le nerveux : émotif-inactif-primaire (EnAP)

Un type émotif, porteur d’une sensibilité vive ou très vive. L’émotivité suffit à répartir l’humanité en deux groupes : certains s’émeuvent pour tout et pour rien. Les autres sont au contraire, d’une impassibilité totale, même si la foudre tombe à leurs pieds. Entre les deux extrêmes, bien entendu, toutes les transitions sont définies par le degré d’émotivité.

Le «nerveux» est inactif. Il y a des hommes qui sont toujours prêts à agir et toujours désireux d’agir, qui se précipitent dans toutes les occasions d’action qu’ils rencontrent. Il en est d’autres qui ne sont jamais aussi heureux que lorsqu’ils se prélassent dans un fauteuil. Il y a là aussi une opposition marquée avec tous les entre-deux possibles.

Le «nerveux» est primaire par opposition au secondaire. Le «primaire» est celui chez qui les impressions durent seulement un premier moment, s’effacent rapidement. Il enregistre aujourd’hui une mauvaise nouvelle, on le voit affligé en larmes. Il semble que son chagrin va persister très longtemps. Mais le lendemain, il est déjà atténué, le deuxième jour presque envolé, le troisième jour il n’en est plus question. Le «secondaire» au contraire, conserve ses impressions pendant un très long second moment. Ici les chagrins comme les joies durent très longtemps. La «secondarité» est la mère des fidélités exemplaires, mais aussi des haines durables.

Le «nerveux» résulte donc de la combinaison émotif-inactif-primaire. Il a donc besoin d’émotions. Mais il est inactif. Il ne peut donc se donner lui-même ces émotions qui lui sont pourtant indispensables. Alors, il recherche les émotions que l’extérieur peut lui apporter. Le nerveux semble vouloir compenser ses déceptions et les difficultés de sa vie par la fabulation et le mensonge qui apparaissent ici comme le moyen de rompre avec le réel.

Le sentimental : émotif-inactif-secondaire (EnAS)

Il est émotif et inactif ou peu actif, comme le nerveux. Mais il est «secondaire», c’est-à-dire que chez lui les impressions durent très longtemps. Il n’oublie guère et se montre très fidèle à ses impressions, à ses jugements, à ses attachements et à ses antipathies. Mais ses sentiments ne se déploient pas comme chez le nerveux. Ils se condensent plutôt à l’intérieur de la conscience. Autant le nerveux est «extraverti», tourné vers l’extérieur, autant celui-ci est «introverti».

Assez violent, assez excitable, d’humeur variable à cause de son émotivité, assez impulsif comme le nerveux, mais, différence décisive, le sentimental aime la solitude. Soucieux, fermé, boudeur, il rumine longtemps les mêmes pensées. Il est indécis, timide, craintif, facilement décourage. Il est attaché aux vieux souvenirs comme il est fidèle à ses habitudes, car le changement ne fait pas le moins du monde son affaire. Quelquefois on le trouve mélancolique et sombre, souvent mécontent de lui-même.

Il a une conscience de soi très exigeante, approfondie, intériorisée et entend établir toujours un accord aussi complet que possible entre ses actes et ses pensées. Autant le nerveux est facilement menteur, autant le sentimental est vérace. Autant la conduite du nerveux risque assez souvent d’aller à certains excès, autant celle du sentimental est honorable et sûre. Bref, le sentimental donne l’impression d’être une conscience dans laquelle retentissent toutes ses tendances, tous ses actes, et qui médite et réfléchit constamment sur ses gestes et sur lui-même. Chez le nerveux la conscience est dispersée et volage alors que chez le sentimental, elle est au contraire intériorisée, presque excessive, pleine d’inquiétude et de scrupules dans les cas extrêmes.

caractères d'un enfant

Graduer l’enseignement selon les capacités de chacun

Certes, il n’est pas dans les possibilités de tous les éducateurs de s’adonner à des recherches caractérologiques qui requièrent une formation spécialisée poussée mais ils peuvent essayer de découvrir le rythme d’acquisition de leurs élèves, différents suivant le niveau et les dons personnels. A eux de trouver ce qui convient à telle classe, à tel enfant.

Dans les activités spontanées deux catégories d’enfants se distinguent: d’une part, les maniaques toujours déficients reprenant sans cesse la même construction, le même jeu. D’autre part, les enfants qui s’intéressent à ce qu’ils font automatiquement, sans recherche, sans effort, et à qui il faut des difficultés nouvelles à vaincre. Certains enfants sont routiniers, d’autres rebelles, au contraire, à l’acquisition d’habitudes, aiment dans certains domaines le changement, la fantaisie. Ce sont les indisciplinés que les impulsions dominent, natures parfois vigoureuses à qui la régularité semble vite monotone. Routiniers et fantaisistes ont besoin d’un traitement différent dont le principe doit être toujours l’adaptation des efforts demandés aux possibilités. Cela n’est pas toujours facile, on risque toujours de demander trop ou trop peu.

L’éducateur ne peut pas se contenter de règles établies pour tous, il lui faut l’art de la direction individuelle. Il ne peut ignorer la diversité du matériel humain auquel il s’adresse. Il faut qu’il établisse un programme extrêmement souple, qu’il étudie chacun de ses élèves et qu’il gradue son enseignement selon les capacités de chacun. Le noyau de l’enseignement destiné à l’ensemble de la classe sera constitué par les rapports, faits et idées indispensables qui peuvent être assimilés même par l’esprit le plus lent. Il devra contenir également de quoi satisfaire le mieux doué. La leçon devra être à la portée de tous et néanmoins, stimulante pour les meilleurs esprits. Des méthodes stéréotypées seraient, ici comme ailleurs, d’effet déplorable.

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